Pensées vagabondes… 42. Les ponts sur les rivières

L’enfant regardait la Licorne de l’autre côté de la rivière.

La Licorne s’avança vers lui, d’un pas tranquille. L’eau de la rivière s’écarta à son passage pour se refermer derrière elle.

Quand la Licorne fut tout près, l’enfant vit qu’elle avait des ailes, qui se confondaient sur ses flancs avec le pelage immaculé. Et l’enfant demanda : « Tu aurais pu venir en volant ?
— Oui, mais il est tellement plus facile de marcher ! »

Et la Licorne regardait les hommes sur la terre, qui construisaient des ponts sur les rivières, des routes pour relier ces ponts, d’autres routes pour relier ces routes, et des ponts sous ces routes. Certains ponts avaient été construits sans qu’aucune route ne mène à eux, certaines routes attendaient leurs ponts, qu’on avait déjà construits, mais pas au bon endroit.

L’enfant regardait tout ce mal que se donnaient les hommes pour construire des ponts et des routes, le zèle qu’ils avaient à les construire chacun avant les autres et la hâte de terminer l’ouvrage en cours le plus rapidement possible pour commencer ailleurs un nouvel ouvrage.
Et l’enfant n’en comprenait pas la raison.

La Licorne lui expliqua : « Tout le travail des hommes sert à construire un monde dans lequel ils peuvent vivre librement, ensemble et en harmonie.

Mais la compétition entre les hommes a transformé ce travail en une fin en soi, chacun cherchant à dépasser l’autre en augmentant sans cesse les quantités de routes et de ponts qu’il pourra construire, la vitesse de construction et ce que les hommes appellent les rendements, quitte à le faire au détriment de la liberté, de l’unité et de l’harmonie entre les hommes, qui étaient les buts initiaux à atteindre.

Lorsque le monde sera devenu totalement productif, ayant éliminé tout gaspillage et toute perte de temps, lorsque toute l’énergie et tous les moyens des hommes seront consacrés sans aucune perte à construire ces ponts et ces routes exactement à l’endroit nécessaire, lorsque le
travail des hommes aura exacerbé la compétition au point d’en faire oublier les règles et lorsqu’il aura fait de cette compétition une condition de survie, lorsque le travail des hommes se sera totalement détourné de sa raison d’être, il ne servira plus à rien.
Et le monde aussi sera devenu inutile.
— Faut-il donc refuser la compétition avec les autres hommes ?
— Non, mais avant de se lancer dans une course, il faut savoir ce qu’on ferait de la victoire… »

 

Philippe

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