Pensées vagabondes… 25. Le faux témoin

Et il sera désormais plus facile de démêler le vrai du faux.

L’Érudit veillait sur l’éducation des scribes, sur l’enseignement dispensé dans les écoles et sur le choix des livres à recopier pour la Grande Bibliothèque du Royaume. Il veillait également sur la production d’un grand nombre de parchemins neufs, de longues plumes d’oie et d’encriers d’argent qui rappelaient aux scribes la valeur des documents qu’ils recopiaient. Et les écoles étaient prospères car les princes étrangers y envoyaient leurs fils à prix d’or pour qu’ils se nourrissent, eux aussi, de l’enseignement de l’Érudit.

Un jour, quelqu’un signala la disparition mystérieuse de plusieurs parchemins neufs, et l’Érudit fit venir l’Intendant. L’Intendant ouvrit ses registres, auxquels l’Érudit ne comprenait rien mais qui, selon l’Intendant, s’appelaient et se répondaient comme les lignes d’une poésie. L’Érudit se sentait, dans cette poésie particulière, inutile comme un éventail dont on a loupé la mise en plis… Il demanda donc simplement si les écoles étaient prospères et l’Intendant répondit : Oui, mon Seigneur, et leur richesse augmentera encore d’un cinquième cette année.
L’Érudit fut satisfait, sans savoir précisément ce qu’était un cinquième. Il n’aimait pas les divisions qui, selon lui, n’ajoutent rien.

En dépit de ces rumeurs persistantes de détournement de parchemins, l’Érudit retourna à ses études car un élève, le fils du Roi, lui avait posé une question à laquelle il n’avait pas trouvé de réponse. Le fils du Roi avait ouvert le Grand Livre des Anciens et avait demandé l’aide de
l’Érudit sur les vers qu’il lisait : « Le témoin fidèle ne ment pas, mais le faux témoin profère des mensonges. » Je voudrais savoir, disait-il, pourquoi le Grand Ancien a trouvé utile d’ajouter cette évidence au Livre. Car chacun sait la différence entre fidèle et faux témoin. Et
l’Érudit ne savait pas pourquoi il avait été nécessaire d’ajouter cela à la Loi.

Pendant qu’il y réfléchissait, le Pamphlétaire placardait dans la ville de graves accusations de détournements de parchemins dans les écoles, contre lesquels l’Erudit semblait ne rien faire, dont il serait peut-être complice et qui pouvaient profiter qu’à l’Etranger. Et l’Erudit se
réjouissait qu’il y ait désormais assez de personnes qui sachent lire pour qu’on affiche des pamphlets et assez de personnes qui sachent écrire pour qu’on vole des parchemins.

Le Roi, désirant éclaircir les faits et couper court aux rumeurs, convoqua l’Érudit en son tribunal. Heureux d’une telle tribune, le Pamphlétaire démontra avec force chiffres et détails le détournement de parchemins. Refusant le témoignage de l’Intendant qui selon lui n’était pas responsable devant le Roi, il accula l’Érudit là où toute son érudition était inutile. Se sachant condamné, l’Érudit se préparait, au mieux, à l’exil, mais le fils du Roi intervint :

« Père, nous avons devant nous deux hommes. L’un vous sert fidèlement et a rendu prospères vos écoles. Ses actes témoignent de sa fidélité à votre égard. L’autre a déjà accusé l’année dernière le Général, à cause d’une captive qui est désormais sa femme. Finalement, le tribunal a reconnu au Général le droit d’épouser une captive mais l’ennemi avait profité de son absence pour nous prendre trois villes. Les actes du Pamphlétaire ont déjà témoigné contre lui et ont déjà nuit au Royaume.

J’ai lu récemment dans le Grand Livre des Anciens : Le témoin fidèle ne ment pas, mais le faux témoin profère des mensonges. J’en conclus que le Pamphlétaire, qui a déjà été confondu de faux témoignage, dit des mensonges. Les accusations qu’il porte sont donc sans valeur, par le fait même que c’est lui qui les porte. Et toute personne accusée par le Pamphlétaire verra désormais l’accusation tomber d’elle-même. »

Et le Pamphlétaire alla graver ses pamphlets à la pioche au fond d’une mine de cuivre, où l’accompagnera désormais quiconque désirant ajouter, modifier ou supprimer un seul mot du Grand Livre des Anciens. Et l’Érudit décréta que chaque semaine, trois parchemins seraient
distribués gratuitement sur le parvis du Palais à toute personne le demandant et montrant savoir écrire, ce qui ruina tout trafic et multiplia les écoles.

 

Philippe

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