Pensées vagabondes… 62. Le serment des juges

Le juge est accusé! La loi et l’ordre viendront-ils à son secours ?

Un juge se tenait devant le roi, accusé par le Doyen d’une ville de province d’avoir provoqué une sédition dans cette ville.

Le roi, entouré de ses conseillers, demanda qu’on rappelle les faits. Le Doyen relut la lettre qu’il avait envoyée une semaine auparavant : « Un étranger a pénétré dans la ville et a dérobé plusieurs têtes de gros et petit bétail. Il a été surpris sur le fait et aurait dû être pendu le lendemain à l’aube, mais le juge a refusé de le condamner. Cette ville était une démocratie avant d’être conquise. Guidé par le conseil de la cité, le peuple s’est réuni aux portes du tribunal pour réclamer la condamnation de l’étranger, mais le juge a maintenu son refus et la colère populaire a provoqué de nombreux troubles, désordres et exactions. Ce juge est donc parjure à son serment de maintenir la loi et l’ordre dans la province qu’il administre. »

Le roi demanda alors au juge les raisons de son attitude : « Un premier témoin m’a dit que l’étranger avait volé trois bœufs sur le marché, un deuxième témoin qu’il avait volé deux chèvres dans une ferme et un troisième témoin que les mules qui portaient les bagages de l’étranger étaient en fait les siennes. J’ai demandé qu’on me montre les bœufs, les chèvres et les mules, mais tout avait disparu sans explication. L’étranger m’a dit qu’il était un voyageur de passage, entré dans la ville pour y trouver une auberge et passer la nuit. Peu après son arrivée, la foule s’est attroupée à l’entrée de l’auberge et il s’est retrouvé en prison. J’ai retrouvé ses bagages dans l’auberge, sauf sa bourse qui avait disparue. Il n’y avait là rien pour condamner cet homme. Il portait lors de son interrogatoire un collier d’or et une croix de saphir semblable à ce que je vois désormais au cou du Doyen. »

Le Doyen lui coupa la parole en cachant ses bijoux sous sa toge : « Vous avez juré de maintenir la loi et l’ordre dans la ville ! La présence de cet étranger causait des troubles : il devait donc être pendu, et peu importent les bœufs, les mules et les chèvres…
— Amenez-moi le prisonnier, ordonna le roi.
— Ce n’est pas possible, répondit le Doyen. Il s’est suicidé dans la prison, en s’assommant de plusieurs coups de gourdin. Nous avons brûlé son corps car il ne méritait pas de sépulture.
— Mais la loi vous oblige à obéir à un ordre royal, quel que soit cet ordre ! »
Et le Doyen fut jeté au cachot, dont il pourra sortir dès qu’il aura obéi à l’ordre royal.

Le Général, qui avait conquis cette ville dans sa jeunesse, regretta de n’en avoir pas massacré les habitants. Il proposa pourtant une solution: « Je vais aller m’y installer avec ma famille. Quand je serais en campagne, mon épouse d’origine cushite y habitera car cette ville
est proche des frontières. »
Le juge voulut avertir le Général : « Mais c’est une étrangère !
— Elle est noire, mais elle est belle. C’est en travaillant aux champs de son père que sa peau a bruni. Et j’enverrai avec elle une escouade d’archers scythes qui lui sont très dévoués. La pointe de leurs flèches a un sens aigu de l’hospitalité et de l’unité du royaume. »

Et le Général fut nommé gouverneur de la ville. Il nomma pour le seconder en son absence un capitaine de cavalerie parthe qui se mit en route sur le champ avec une centaine de cavaliers.

Le roi tourna les yeux vers le juge. Dans l’assemblée, un vieillard chétif attendait cet instant pour intervenir. Reconnaissant le fou qui avait si souvent conseillé son père, le roi lui donna la parole : « Votre majesté, le Doyen a eu raison de vous dire que le juge a failli à sa mission. Car ce juge préfère la justice et la paix à la loi et l’ordre. Il est donc vrai qu’il s’est parjuré. Il est dommage que sa sagesse l’emporte sur sa folie car sinon, il aurait pu me remplacer à vos côtés. »

Et le juge fut chargé de réécrire le code de lois du royaume. Il modifia en premier lieu le serment des juges.

 

Philippe

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