Pensées vagabondes… 90. Comme toi-même (quinquies)

Je n’arrive plus à savoir si une trilogie compte quatre ou cinq logos logiques ?

Celle-ci en comptera cinq, ça fera une bonne moyenne en sciences poétiques.

L’homme attendait son jugement.

Au contraire de beaucoup d’autres qui semblaient inquiets, il l’attendait avec sérénité, ayant préparé sa défense avec les certitudes que lui donnaient une vie entière passée dans les tribunaux.

Car cette fois, ce n’est plus un autre qu’il devait défendre, c’est lui-même qui devait comparaître devant le tribunal de Dieu. Il ne connaissait pas bien les « textes applicables », mais il s’était souvenu qu’il était écrit quelque part : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
Ça tombait bien, il ne s’aimait pas…

Il avança donc jusqu’à la porte du Tribunal, où un ange l’attendait. « Derrière cette porte, lui dit-il, se trouve le Chemin de Lumière, qui mène au Royaume. Suivez-le jusqu’au bout, sans jamais vous en écarter car le Chemin de Lumière est bordé, de chaque côté, par les ténèbres du dehors, dont vous ne pourriez pas sortir. »

L’ange ouvrit la porte et l’homme se mit en route. Le chemin grimpait au sommet d’une colline et passait au sommet sous un portique sur lequel on pouvait lire : « Soyez toujours joyeux. »

Et l’homme progressait avec peine à cause d’un fort vent de face. Trois enfants le dépassèrent en riant et coururent sans s’arrêter jusqu’au sommet : le vent n’avait pas de prise sur eux. Pendant que l’homme grimpait avec peine, une dame le dépassa tranquillement, poussée par la légère brise qui gonflait sa robe. C’est exténué que l’homme arriva en haut et franchit le portique. Le vent cessa.

L’homme observa le Chemin. Il circulait ensuite vers une vallée au fond de laquelle coulait une rivière. Et le Chemin traversait la rivière sous un autre portique sur lequel on pouvait lire :
« Comme je vous aime, aimez-vous les uns les autres. »

Un vieillard était arrêté sur la rive. Au-delà de la berge escarpée, il voyait un torrent tumultueux, dont les rapides charriaient des troncs d’arbres et dont la puissance des flots aurait emporté un buffle. L’homme était arrivé. Au-delà de la plage sablonneuse, il voyait une rivière calme dont les eaux limpides révélaient un fond de graviers sur lequel quelques goujons paressaient.

Pendant que l’homme se reposait quelques instants, le vieillard surmonta ses appréhensions et commença sa traversée. Il mit un pied dans l’eau, qui se cala contre un rocher que le vieillard ne pouvait voir. Une branche tourbillonna près de lui et il s’en fit une canne. Il fit un autre pas qui trouva au fond de l’eau une racine placée exactement où il le fallait pour lui caler le pied. C’est ainsi que, pas à pas, il gagna l’autre rive.

Reposé, l’homme marcha vers la rivière avec confiance. Il fit trois pas, glissa sur les graviers où il s’enlisait, essaya de se rattraper à la végétation mais les herbes cédèrent et le courant tranquille emmena l’homme jusqu’aux ténèbres.

Assis sur un rocher, le vieillard se demandait comment, avec si peu de force, il avait pu traverser un torrent si puissant. Assis dans les ténèbres, l’homme se demandait pourquoi, malgré tous ses efforts, il n’avait pu traverser un gué si facile.

Il s’agissait du même obstacle.

 

Philippe

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