Pensées vagabondes… 68. Contrepied

Sur les contreforts d’une montagne, la ville de Contrepied était riche de soieries et de drogues odoriférantes, mais ses marchands refusaient de commercer avec ceux du royaume et le roi envoya le Général pour y mettre bon ordre.

Le faubourg de Contrebasse se rendit sans combattre. Ses habitants, larges et graves, devinrent sujets du royaume sans que cela ne change rien pour eux. Plus haut, la ville de Contrepied est protégée par de hauts murs au pied des monts de Contre-Ut qui découpent l’horizon de cimes aiguës. Pour prendre la ville, le Général frappa à la porte. On lui ouvrit.

C’est à ce point que les ennuis commencèrent pour lui, car les femmes de la ville s’habillent comme des prostituées, qui ont honte de leur corps souillé de multiples amours improbables et qui couvrent ce corps des pieds à la tête, au contraire des filles de bonne familles qui n’ont
aucun problème à dévoiler leurs jambes solides ces bras qui plus tard, serreront leurs enfants contre elles. A Contrepied, les honnêtes femmes se drapent comme des prostituées et les prostituées se montrent sans honte comme des filles de bonne famille. Quant aux hommes, on les voit à peine… Les soldats, déroutés, se comportaient mal et la révolte grondait. Le Général dut replier ses troupes hors les murs et faire appel au Diplomate, qui était le fils ainé du fou. Cette noble ascendance donnait au Diplomate un avantage certain dans les négociations.

Le Diplomate apprit la langue de la ville auprès des prostituées de la ville, seules à fréquenter le camp militaire où les soldats les traitaient avec un respect qu’elles n’avaient jamais connu. Quelques-unes portaient déjà aux poignets les bracelets de cuir qui scellaient les fiançailles.

Au bout de quelques semaines, le Diplomate entra dans la ville, accompagné du Général et de six archers scythes pour rencontrer le roi de Contrepied : c’était une reine.
Mais quelle dépravation ! Elle était drapée des pieds à la tête sous une longue robe de soie et même sa couronne portait une voilette qui masquait son visage.

Le Général s’étonna : « Mais où sont les hommes ?
— A la maison évidemment, répondit la reine. Car sinon, qui tiendrait le foyer ? Qui élèverait les enfants ?
— Mais ne pouvaient-ils pas défendre la ville face à mon armée ?
— Il est vrai que ce sont d’excellents chasseurs et de bons tireurs à l’arc. Ce serait un peu étrange de voir des hommes défendre une ville, mais c’est une bonne idée, innovante. Nous n’y manqueront pas la prochaine fois. »

Le Général se rembrunit et le Diplomate préféra revenir au sujet principal de la négociation :
« Votre ville est-elle prête à accepter le commerce avec le royaume ?
— Mais volontiers, nos commerçantes accueilleront vos voyageuses avec joie.
— Et s’il s’agissait de voyageurs ?
— Nous pouvons faire un effort, dit la reine après une hésitation.
— Mais nos voyageurs n’accepteront pas de traiter avec des femmes vêtues des pieds à la tête car dans le royaume, c’est ainsi que s’habillent les prostituées… »

Le voile cacha au diplomate que la reine avait pâli. Il se fit un long silence. C’est la reine qui proposa une solution où le Diplomate reconnut une logique familière :
« Pourriez-vous établir, hors les murs, à la porte Nord, un marché clos gardé par l’armée ? Nos prostituées y vendront des soieries en échange de bois et de cuivre.
— Elles seront traitées avec un profond respect. Pourriez-vous créer, dans les murs à la porte Sud, un marché hors de la vue des soldats ? Nous n’y enverrons que nos prostituées, couvertes des pieds à la tête, pour y échanger vos parfums à prix d’or.
— Elles seront traitées comme des reines. »

En rentrant au camp, le Général écoutait ce babillage étrange parlé à Contrepied.
« Dans mon rapport, je changerai le nom de la ville en Babylone. C’est très adapté.
— Sait-on jamais, elle est peut-être appelée à un brillant avenir…
— Dieu nous en garde ! »

 

Philippe

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