Pensées vagabondes… 95. La traversée du Grand Fleuve

La licorne observait sur la terre les hommes qui construisaient des ponts pour traverser le Grand Fleuve.

Un homme avait fondé un pont sur sa sagesse. Par sa patience et sa douceur, il avait cimenté plusieurs arches qui s’avançaient, indestructibles, à travers les eaux et les courants. Chaque soir, il recueillait les cendres des multiples feux par lesquels il avait chauffé ses tentes et nourri sa famille, et les cendres soigneusement tamisées servaient de ciment le lendemain. Comme le pont avançait dans la rivière, l’homme utilisa des troncs pour les piles, un plus grand nombre de planches pour le bordé et moins de pierres pour les enrochements, selon la force du courant au large, la largeur du pont et la profondeur des eaux.

Son fils, après lui, avait repris l’ouvrage. Mais il voulut revenir à la sagesse initiale de son père, celle de l’origine de la construction du pont. Et donc, au lieu de construire de nouvelles arches avec des troncs, des roches et des planches, il avait cimenté de nouvelles fondations auprès de celles qu’avait posées son père. Ses fils, après lui, firent de même.

Ainsi, chaque génération de ceux qui voulaient rechercher la sagesse des origines et la pureté des pensées posait de nouvelles fondations qu’ils prétendaient semblables à celle de leur Grand Aïeul, mais ces fondations étaient toujours plus fragile car, la maison se divisant, les
feux étaient plus ténus et les cendres moins abondantes. A la fin, ils n’eurent plus d’autre choix que de faire couler le sang de leurs propres fils en guise de ciment.

Car les enfants qui leur avaient été confiés se révoltaient en voyant que l’ouvrage n’avançait pas.

 

Philippe

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