Pensées vagabondes… 27. La roseraie

Le Jardinier était fier de la roseraie plantée au milieu de la ville.

Et l’excellent parfum des roses attirait de riches visiteurs, qui s’émerveillaient de la beauté de la cité et de son jardin et qui faisaient avec les marchands de la ville et avec le Gouverneur  un fructueux commerce. Avec ces richesses, on acheta les masures malodorantes des pauvres
et on construisit à leurs places de belles demeures blanchies à la chaux dont les plantations de roses rivalisaient de couleurs et de parfums.

Seul, le fou cultivait encore des légumes, de la vigne et du lin. Il élevait également du petit et du gros bétail et les visiteurs contournaient de loin sa maison où les pauvres se pressaient pour recevoir nourriture et vêtements. On chassa donc le fou hors de la ville, que des dizaines
de visiteurs vinrent ensuite enrichir de leur visite. Mais le Savetier et l’Horloger devinrent fous, eux aussi. Il fallut les chasser de la ville et raser leur maison pour éviter toute propagation de la folie.

Avec l’or des visiteurs, on put construire tout autour de la cité de hautes murailles rehaussées de créneaux d’albâtre. Les murailles ajoutaient encore à l’éclat et à la renommée de la ville et elles maintenaient pauvres et fous à distance des centaines de visiteurs. Car les fous se
multipliaient et personne ne savait pourquoi, sauf les fous, mais on les chassait sans explication.

Pour arriver à la ville, il fallait zigzaguer dans la Zone des Pauvres et cela nuisait au nombre de visiteurs. On y traça donc de larges avenues bordées de roseraies, mais des fous y plantaient des légumes et y élevaient des chèvres. Et même parmi les visiteurs, on trouvait quelques fous qui voulaient visiter la Zone des Pauvres. Leurs carnets de voyage nuisaient à la réputation de la ville.

Un jour, on jeta du haut des remparts le fils du Charpentier parce qu’il était devenu fou : étant monté en haut d’une tour, il lançait aux pauvres de la nourriture et des vêtements, au vu et su des visiteurs. Par erreur, on précipita aussi le fils d’un ambassadeur, devenu fou au contact du fils du Charpentier. Car la folie était contagieuse ! Par mesure sanitaire, on dût donc rassembler les pauvres et les fous dans un lieu sévèrement gardé, la Zone à Défendre dont, comme son nom l’indique, l’accès fut défendu.

Pour satisfaire les milliers de visiteurs, on étendit les roseraies hors les murs. Et les richesses affluaient dans la ville, dont il fallait chasser de plus en plus de fous. Le Gouverneur, rendu sourd par le bruit des pièces d’or qui emplissaient ses coffres, ne pouvait plus entendre ce que
chacun sait désormais : l’excès de parfum de roses rend fou. Pour plus de pièces d’or encore, on déplaça la Zone à Défendre afin d’étendre les roseraies jusqu’au fleuve.

Le Roi voulut visiter cette ville dont il entendait tant parler, afin de se rendre compte par lui-même. On pavoisa les bâtiments de mille étendards et on sema des millions de pétales de roses dans les rues. Du fleuve, le Roi observa la ville, ses remparts aux créneaux d’albâtre,
ses jardins aux mille roseraies, les visiteurs par dizaines de milliers qui l’acclamaient…

Mais le Roi ne trouva pas ce qu’il était venu chercher. Il ne voulait pas visiter les bâtiments ni les jardins de la ville, il voulait visiter son peuple. Ne l’ayant pas trouvé dans la maison du Gouverneur, ni parmi les courtisans, ni parmi les marchands de la ville, ni même dans le
Grand Temple chamarré d’or et parfumé à l’eau de rose, le Roi fit ouvrir par sa garde la route vers la Zone à Défendre et fit mander le fou. Une grande foule s’approcha.

Et le Roi fit raser la ville pour que les pauvres et les fous la reconstruisent avec les pierres des remparts.

 

Philippe

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