Pensées vagabondes… 44. Le braconnier

Un noble de haute famille se dirigeait vers l’église pour la Grand’ Messe du Dimanche. Il était escorté par deux gardes car de nos jours, même les églises ne sont plus sûres. Depuis quelques semaines, un malandrin y avait trouvé refuge et les gardes ne pouvaient pas l’y chercher dans la maison de Dieu. Ce braconnier avait été surpris à vendre trois lapins sur le marché, alors qu’il n’était pas de famille noble: la chasse lui était interdite.

Parvenu au premier rang du chœur, le noble baissa la tête comme il le faisait une fois par semaine depuis son plus jeune âge. « Seigneur tout-puissant, pria-t-il, tu règnes sur cette création, au milieu de laquelle tu as placé la noblesse du royaume afin qu’elle gouverne ce
peuple que tu as placé sous notre autorité et notre bienséance. Donne-nous les justes mesures pour maintenir la paix et l’ordre dans ton royaume, donne-nous de mettre à merci ces malandrins qui se cachent jusque dans ton église pour échapper à l’ordre établi et à la justice
des hommes. » Il récita ensuite deux fois cet hymne écrit par l’évêque Marchipont, le saint homme, à la gloire de sa famille et celle de ses ancêtres. Puis il déplissa sa chemise de soie, mettant bien en évidence la Grande Croix de Saint-Furnac, ramené de terre sainte par son
arrière grand-oncle Philibert et portée depuis par tous les héritiers du titre.

Au fond de cette église où il ne mettait d’habitude jamais les pieds, le fugitif priait également en se tenant la tête dans les deux mains : « Seigneur, était-ce un si grand péché que je quitte ma masure dans les bois pour aller à l’enterrement de mon père ? Etait-ce un si grand péché de laisser à ma mère tout l’argent qui me restait pour lui porter secours ? Etait-ce un si grand péché que de vendre ces trois lapins pour avoir de quoi rentrer chez moi ? Et croupir dans ton église où il fait plus froid que dans un cimetière, est-ce la juste rétribution de ce voyage ? Ne sortirai-je d’ici que pour le gibet, seul endroit où ton prêtre me donnera l’absolution ? Seigneur, je suis bûcheron et tes forêts me manquent, et ma femme, et mes enfants. »

Levant les yeux, il vit une jeune fille faire circuler une corbeille parmi les fidèles, pour récolter l’offrande de la semaine au Dieu vivant. Ayant terminé, elle s’avança vers le fugitif tapi au fond de l’église. Depuis quand demande-t-on l’aumône aux mendiants ?
Elle lui tendit la corbeille et il vit trois pièces d’argent sur le dessus briller plus que les autres. « Prends les trois pièces ! », ordonna la jeune fille. Sa voix, habituée au commandement, contrastait avec l’infinie douceur de son regard, et le fugitif obéit. C’était plus qu’il n’avait
jamais possédé, mais il ne pouvait toujours pas sortir à cause des gardes.

C’est la pierre principale, celle de l’angle, qui se descella la première du haut du transept et fracassa l’autel. Puis une poutre, d’autres pierres, des tuiles et d’autres poutres s’abattirent, couvrant les premiers rangs de débris et de gravats. Aussitôt et au mépris des lois qui leur
interdisent de pénétrer en armes dans une église, les archers et les gardes se précipitèrent au secours des nobles dames et des grands seigneurs ensevelis aux premiers rangs, laissant le portail sans surveillance. Et le bûcheron retrouva la liberté.

Un ange et un saint débutant arrivé de la veille observaient la scène. L’ange expliqua:
« Ne t’inquiètes pas, rien de grave. C’est aujourd’hui la Saint-Quet’-Chose, le jour où Dieu exhausse toutes les prières, à condition qu’elles soient sincères. Les anges gardiens se sont débrouillés pour détourner les pierres et les poutres les plus dangereuses, il n’y a là que quelques contusions et deux jambes cassées. Il n’y aurait eu aucune victime si un noble seigneur bien connu de nos services n’avait profité de la confusion pour étouffer sa belle-mère. Elle ne l’avait pas volé d’ailleurs !
Allez, c’est ton jour de chance, je te laisse ramener le bûcheron chez lui.
Moi, je m’occupe d’extirper les seigneurs de leurs gravats.
C’est pas ragoûtant, mais il faut bien que quelqu’un s’y colle ! »

 

Philippe

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